S’il est indéniablement traversé par une esthétique – certains diraient une « grammaire » – architecturale commune,
le patrimoine bâti dont a choisi de prendre soin « Glorieux Héritages » ne trahit, pour autant, qu’une faible idée d’uniformité.
Il est marqué au contraire par un double déploiement, dont les deux axes sont également passionnants :
l’espace, d’une part, et le temps, de l’autre. Sachant que les deux dimensions se sont évidemment trouvées imbriquées plus d’une fois : notamment lorsque furent édifiés, sur de courtes périodes, des quartiers entiers …
Le bâti « 30G » : par-delà la « coupole » commune, trois décennies à bien distinguer
Cette période d’immédiat après-guerre révèle une créativité bienvenue, une volonté de « tourner la page » sur le pénible conflit mondial. Dans un premier temps, l’expression architecturale de ces bâtiments reste empreinte d’une forme d’austérité (ex : ancienne Chambre Suisse d’Horlogerie, av. L.-Robert 65-67) ; mais elle laissera vite la place à des projets innovants (complexe Numaga, Building 54, Tour du Casino…), à la mesure du formidable essor économique de la cité. Préfabrication et recours au béton armé deviennent progressivement la norme.
A compter de 1955, la ville s’étend surtout en direction de l’ouest, dans le quartier des Forges, via de nombreux immeubles de logements. Par ailleurs, la zone industrielle des Éplatures accueille de nouvelles usines. Les premiers grands équipements sortent de terre : Salle de Musique, Stade de la Charrière, Hôpital… En termes de techniques architecturales aussi, l’époque amène ses innovations : les murs-rideaux apparaissent, avec l’exemple iconique, en 1956, de l’enseigne Uniprix, dont les façades en verre et tôle émaillée s’affichent en plein cœur de ville.
On poursuit les grands équipements, avec la sortie de terre du Gymnase cantonal (1971) ou du troglodyte MIH (1974). Sur le plan urbanistique, la ville continue de croître, non sans une certaine dispersion : aux « grands ensembles » passés (Forges, Tours de l’Est) succèdent de nombreux quartiers de villas comprenant aussi des programmes conséquents d’habitat groupé (ex : Cernil Antoine). Là comme ailleurs, le béton s’assume désormais pleinement, dévoilant sa couleur, sa texture et ses potentialités (notamment en termes de courbes : Temple St-Jean).
A diviser la ville en 4, autant de typologies « 30G » clairement différenciées
Au nord, entre hôpital, stade et habitats de divers types
Ce quartier est marqué par la présence de l’Hôpital, dont l’extension (entre 1958 et 1966) est elle-même emblématique des Trente Glorieuses. Il comporte également le Stade de la Charrière : comme telle l’infrastructure date de 1940, mais ses tribunes sont citées parmi les ouvrages marquants de notre période. Pour le reste, le quartier est caractérisé par présence de nombreuses villas (en partie haute) ainsi que (côté Charrière) de grands immeubles fin 19ème à vocation d’habitation.
A l’ouest, plein de nouveau ! Là où l’avenir se Forge(s)
C’est le principal secteur d’extension de la période, sous la forme de logement de masse et de l’industrie. Le quartier des Forges en particulier s’est développé énormément, révélant le complexe Numaga, ou le Building 54 sur les hauteurs de Bois-Noir. Le Gymnase cantonal (devenu Lycée B.-Cendrars) surplombe le quartier. Lui répondent en fond de vallée les Tours Universo et le Collège des Forges. Ce quartier accueillit nombre d’immigrés dans les années 50, séduits par ces logements modernes.
La quartier sud : sport et délassement parmi les villas
Une configuration bien particulière, faite de calme et de loisirs, caractérise le quartier sud, qu’on entend comme délimité au nord par la rue de la Reuse. La Piscine des Mélèzes (1954) impose au quartier son mélange d’énergie et de « farniente ». Non loin, le Collège des Gentianes, articulé en trois bâtiments joue avec la pente. L’élégante spirale ascendante du Temple Saint-Jean (achevé en 1972) complète l’ambiance de sérénité, dont profitent de nombreuses villas alentours.
La portion est, dominée par les Tours du même nom
En symétrique des Forges, en quelque sorte, les Tours de l’Est (1961–1962) marquent l’extension de la ville en direction de l’Orient. Il s’agit d’un ensemble de tours d’habitation de conception unitaire, lié à la coopérative Cité de l’Est. Les enfants du quartier fréquentent le Collège de Bellevue (1967) : c’était alors le plus grand centre scolaire jamais construit à La Chaux-de-Fonds. Des villas maillent le reste de cette partie de la cité, profitant d’une proximuté admirable avec la nature, côté Arêtes.
Davantage qu’un « centre », en l’occurence : le « Pod » en guise de colonne vertébrale de prestige
Si La Chaux-de-Fonds conserve, autour du Grand Temple, un petit centre historique, comportant certains rares immeubles ayant survécu à l’incendie de 1794, c’est bien davantage, assurément, autour de l’Avenue Léopold-Robert – le légendaire « Pod » – que s’est construite la ville moderne. Et ce, bien avant les Trente Glorieuses déjà. Il reste que les années 1945 à 1975 qui nous occupent ont considérablement développé le rôle de colonne vertébrale de cette artère.
On y construira ainsi, au cours de ces années-là, toute une série de bâtiments emblématiques, mélangeant commerces, hôtels, lieux de culture, bureaux et logements en étages. Cette mixité aura vite pour effet de rendre cette artère très fréquentée, en tant que vitrine et lieu de socialisation de la cité. Les plus de 50 ans se souviendront ainsi que garçons et filles avaient pour habitude de « faire des Pod », en groupe et chacun dans un sens, de sorte à favoriser les rencontres… semi-fortuites !
Pour revenir à l’architecture, on peut citer, au fil de l’avenue, quelques ouvrages marquants. En partant de la Grande-Fontaine vers le sud-ouest, le premier est le bâtiment de l’Uniprix, tout de verre emballé. la Salle de Musique s’impose ensuite, jouxtant le Théâtre. S’ensuivent la Tour du Casino (1953) ainsi que l’Hôtel Moreau (1954). Plus loin, le visiteur traversera la rue pour découvrir la Pagode ou l’immeuble L.-Robert 90, qui remplaça la Boule d’Or après le malheureux incendie de 1965.
Sous les mots du romancier LEMAÎTRE, une passionnante métaphore « adolescente »
